J’essaie de remonter le fil ce soir.

Je cherche le point de départ. Le moment exact où Aëstyria a commencé à exister. Je pensais que ce serait clair avec le temps. Je me rends compte que j’ai oublié.

Et je ne sais pas si c’est une perte ou une loi.

Ce dont je me souviens

Un rêve.

Yuna. Une femme. Mon personnage principale.

Elle a perdu la mémoire de sa vie. Au suite d’un trauma que personne ne veut parler. Elle a oublié qui elle était. Et dans cet oubli ; au lieu de s’effondrer, elle se reconstruit. Elle évolue. Elle grandit dans un monde qui mélange technologie et énergies. Des flux invisibles qui gouvernent tout ce qui est vivant.

Je n’ai pas inventé Yuna.

Je l’ai rêvée.

Et je l’avais oublié.

Le fil que je ne retrouve plus

Est-ce que c’est la fermentation qui m’a fait chercher des pots de conservation ?

Ou est-ce Solo Leveling, mon premier webtoon qui m’a dirigée vers les kdramas, qui m’ont eux-mêmes ramenée vers les onggi et la fermentation coréenne ?

Je ne sais plus.

Les deux chemins semblent vrais. Les deux semblent premiers. Et peut-être qu’ils ont avancé en parallèle sans que je m’en rende compte, deux fils qui se sont rejoints un jour et que je prends aujourd’hui pour un seul point de départ.

La mémoire reconstruit. Elle n’enregistre pas.

Je le savais en théorie. Je le vis ce soir.

Ce que l’oubli m’apprend

Yuna a perdu la mémoire de sa vie. Elle se reconstruit sans savoir d’où elle vient.

Et moi, sa créatrice, j’ai oublié comment elle est née.

Il y a quelque chose de vertigineux là-dedans. Et quelque chose de parfaitement cohérent.

Je n’ai pas choisi l’oubli comme pattern central d’Aëstyria parce que c’était une bonne idée narrative. Je l’ai choisi parce que c’est ma vérité. Parce que je suis quelqu’un qui oublie les origines et reconstruit le présent.

Tout ce que je construis porte ma façon d’être dans le monde.

Même les choses que je ne construis pas consciemment.

Ce que je sais malgré tout

Je sais que la lecture de webtoon m’a ouvert quelque chose.

Un monde où un personnage ordinaire découvre en lui une puissance qu’il ne soupçonnait pas. Où la transformation n’est pas linéaire. Où l’oubli de ce qu’on était peut être le début de ce qu’on devient.

Je sais que les kdramas m’ont donné la Corée. Et que la Corée m’a donné l’onggi. Et que l’onggi m’a donné une façon de penser la fermentation que mes bocaux en verre ne m’auraient jamais donnée.

Je sais que le manque d’argent m’a conduite à la fermentation. Que la fermentation m’a conduite au miel. Que le miel m’a conduite à l’hydromel. Que l’hydromel m’a conduite au laboratoire. Que le laboratoire est devenu Aëstyria.

Ou peut-être dans un autre ordre.

Ou peut-être que tout a commencé par un rêve d’une femme qui a perdu la mémoire et que tout le reste a été une façon de construire le monde autour d’elle sans le savoir.

Rien n’est le fruit du hasard. Même quand on ne retrouve plus le fil.


Ce que Yuna m’a appris sans me le dire

Yuna ne cherche pas à se souvenir.

Elle avance. Elle observe ce qu’elle trouve devant elle. Elle apprend les lois du monde qu’elle habite sans connaître les lois du monde qu’elle a quitté.

Et en faisant ça, en ne cherchant pas l’origine, elle devient quelque chose de plus grand que ce qu’elle était avant l’oubli.

Je ne retrouverai peut-être jamais le fil exact de comment Aëstyria est née.

Et c’est peut-être comme ça que ça devait être.

Un monde construit sur l’oubli ne peut pas avoir une origine parfaitement mémorisée.

Ce serait incohérent.


Je ne sais pas si c’est la fermentation ou les webtoons ou les kdramas ou un rêve qui a tout commencé.

Je sais que ce soir tout se connecte. La Corée et le miel. Yuna et l’onggi. L’oubli et la reconstruction. La fiction et la terre cuite.

Je sais que je doute souvent de bien faire. Que la peur de l’exposition est réelle. Que la peur de l’échec aussi.

Et je sais que malgré tout ça, ou peut-être à cause de tout ça, quelque chose continue de se construire.

Lentement. Sans que je comprenne toujours pourquoi.

Comme une fermentation.

On ne voit pas le travail. On voit le résultat.

Et parfois on ne sait même plus comment on a commencé.


Tout se transforme. Rien ne disparaît.

Même les origines qu’on a oubliées.


Jessy Samhar · Le Laboratoire Alchimique · Aëstyria